Historique de l'alimentation en eau en Belgique

Wim Van Craenenbroeckt - L'unité dans la diversité : La Belgique des châteaux d'eau © ANSEAU 1991

L'Antiquité

De tous temps, l'eau a joué un rôle primordial dans l'existence de l'homme. En effet, l'eau lui est nécessaire pour bon nombre de ses besoins, essentiellement comme boisson, bien que l'importance relative de cette fonction n'ait cessé de décroître en regard de l'augmentation des volumes d'eau de bonne qualité disponibles. Le corps humain se compose en moyenne de 60 % d'eau (le sang lui, de plus ou moins 80 %) dont une partie s'évapore ou est utilisée pour l'évacuation des déchets. Cette perte d'eau doit donc être compensée. En moyenne, le Belge boit quotidiennement un litre et demi d'eau sous différentes formes, ce qui démontre bien le rôle essentiel de l'eau: sur notre planète, l'eau est à la base de toute vie.

Déjà pour les premières peuplades du néolithique, sa disponibilité ou son absence influençait de manière déterminante le choix de leur implantation. Dans la ville biblique de Jéricho, il y a quelque 7.000 ans, on puisait l'eau dans de simples puits. 2.000 ans plus tard, la ville de Mohendjo-Daro dans la vallée de l'Indus disposait d'une véritable distribution d'eau : certes basée sur des puits, mais comprenant des canalisations domestiques ainsi que des piscines publiques. Un système d'évacuation des eaux usées était également prévu. Le célèbre palais de Cnossos en Crète était, lui aussi, équipé d'un système complet de conduites d'amenée et d'évacuation des eaux. C'est là que pour la première fois furent utilisées des conduites d'amenée constituées de tuyaux de terre cuite, de forme évasée, qui s'emboîtaient les uns dans les autres. II y a 2.200 ans fut posée à Pergame la première conduite d'amenée longue de plusieurs kilomètres. Le problème de la traversée des vallées fut résolu en y disposant des siphons en plomb. La Bible est le plus ancien témoignage écrit relatif à un système de distribution d'eau; il concerne la ville de Jérusalem sous les rois assyriens (8e siècle. avant notre ère) : "Comment Ezéchias fit construire l'étang et la canalisation et alimenta la ville en eau". Les vestiges de ce système primitif sont encore visibles actuellement.

Mais c'est sous l'Empire romain que les techniques de distribution d'eau connurent un réel essor, caractérisé par la construction d'aqueducs. Ainsi, les installations étendues de Rome sont bien connues de tous, elles sont d'ailleurs encore visibles. Ces constructions traversaient la campagne et la ville. Construites entre 300 av. notre ère et le 3e siècle, elles acheminaient essentiellement les eaux de la région des sources à l'est de Rome vers la ville, où elles étaient réparties entre les consommateurs privilégiés, les thermes et les fontaines publiques. Vers l'an 100, le service d'eau était dirigé par un curator aquarum, Sextus Julius Frontinus, qui rédigea un ouvrage imposant sur l'organisation de ce service, les différents systèmes de transport et le comptage de l'eau : De aquaeductu urbis Romae. De fait, Rome possédait la distribution d'eau urbaine la plus impres sionnante de l'Antiquité : au Bas-Empire, la,ville comptait 11 grands thermes, 865 bains publics, 1352 fontaines et plus de 400 châteaux d'eau ou bassins de distribution. Bien qu'on ne puisse nier que certains de ces ouvrages furent construits dans le cadre de projets de prestige plutôt destinés à servir les intérêts de la classe dirigeante, la réalisation de l'ensemble a néanmoins suivi l'évolution démographique de la ville. Ainsi, la construction des aqueducs Appia et Anio Vetus coïncide avec une croissance démographique qui passa de 370.000 unités en 272 à 450.000 unités en 144 av. J. C.

Le réseau de distribution d'eau romain présentait par ailleurs toutes les caractéristiques d'un réseau moderne : les captages comprenaient des équipements pour la décantation des substances en suspension et pour la protection contre les pollutions externes. Des aqueducs, dont certaines parties étaient aériennes, d'autres souterraines, transportaient l'eau de manière gravitaire ou sous pression (siphons) sur des distances souvent très longues vers un bassin de stockage situé à la limite de la ville, d'où elle était distribuée entre les différentes parties de la ville et, par des châteaux d'eau ou réservoirs (castella), aboutissait aux fontaines publiques ou aux raccordements privés. Même le "compteur d'eau" faisait partie de l'équipement de base d'un tel réseau : les raccordements aux castella s'effectuaient, en effet, au moyen de tuyaux calibrés (calices) qui, en fonction de leur diamètre et du niveau de l'eau, laissaient passer un débit bien déterminée.

II existait également des systèmes d'approvisionnement en eau de type romain dans des régions non méditerranéennes. La conduite d'adduction la mieux conservée dans nos contrées est vraisemblablement le Römerkanal ou canal romain, lequel, s'étendant sur un trajet de 90 km de long, servait à transporter la précieuse eau depuis la région de Blankenheim, dans l'Eifel, jusqu'aux portes de Colonia Claudia Ara Agrippinensis c'est-à-dire Cologne. Certains tronçons de cette conduite ont récemment été restaurés et un sentier de promenade offre la possibilité d'en suivre le tracé dans tous ses détails. Plus près de chez nous, le Beukenberg à Tongres fait référence à l'aqueduc de 5 km de long qui alimentait la ville en eau depuis Widooie. En beaucoup d'autres endroits, des restants de constructions ont été repérés. Elles permettaient à nos ancêtres de se désaltérer et de s'adonner à tous les rituels du bain. Ainsi ont été mises au jour à Tournai les traces d'un système de distribution d'eau constitué de conduites en plomb et d'une conduite principale maçonnée en pierre de Tournai. A Anvers, on a découvert des puits dont les parois avaient été blindées à l'aide de bois; un exemplaire en a été reconstitué au parc de Kontich.

Moyen Age et Temps Modernes

Ce savoir-faire technique dans le domaine de la distribution et de l'évacuation des eaux, dont le point culminant se situe incontestablement à la période romaine, fut oublié, et ce pour longtemps, suite à la conquête du territoire par les Francs. Ce niveau technique fut à nouveau atteint au Moyen Age, pour rester pratiquement inchangé jusqu'à la fin du siècle dernier.

Au Moyen Age, en effet, la distribution d'eau des Pays-Bas était principalement basée sur l'usage de puits. Dans les villes, les puits étaient construits dans différents quartiers. Ils étaient placés sous la surveillance de chefs de puits et leur entretien incombait aux habitants desservis. De nombreuses habitations privées possédaient leur propre puits, installé soit dans la cour ou dans le jardin, soit dans la maison même. Parfois, il était situé dans la cave. L'eau était puisée à l'aide d'une corde se déplaçant sur une roue à gorge ou un bourriquet, lesquels étaient suspendus à une simple poutre placée au-dessus du puits, ou à une élégante superstructure : la cage du puits. Un exemple gracieux de ce dernier type se trouve sur le Handschoenmarkt à Anvers (le puits dit de Q. Metsys). La forme la plus simple de ce mécanisme est la potence, où le seau est suspendu à un balancier pourvu d'un contrepoids, et qui, il n'y a pas si longtemps, faisait encore partie du paysage champêtre de nos régions. Cette forme primitive est analogue au "chadouf" égyptien, toujours utilisé à l'heure actuelle.

Il convient, toutefois, de relativiser l'usage des puits dans la distribution d'eau potable. En effet, on ne peut oublier que la consommation d'eau avant le 19e siècle n'était en rien comparable à celle d'aujourd'hui. L'eau, tout en servant à la préparation des repas, était à peine utilisée comme boisson, car les gens buvaient principalement de la bière légère (cervoise). La consommation d'eau a donc dû être plutôt minime, malgré le grand nombre d'habitants. Lorsque, dans la période du 15e au 17e siècle, le magistrat de la ville s'intéressa au bon état des puits de quartier et édicta des mesures pour en préserver l'utilisation, il visait davantage la sécurité que la santé de la population. Outre une guerre, un incendie était le plus grand malheur que pouvait redouter une ville, car la plupart des maisons étaient en bois et recouvertes de paille. Il était donc essentiel de pouvoir disposer rapidement de grandes quantités d'eau : les arrêtés destinés à régler l'organisation de la distribution d'eau doivent donc être interprétés à la lumière de cette nécessité.

A certaines exceptions près, tous les puits dans les villes furent recouverts et équipés de pompes à main dans la période de 1650 à 1750. Comme en témoignent les nombreuses requêtes conservées dans les archives, cette évolution s'explique, d'une part, par la vulnérabilité des puits qui pouvaient être pollués par des ordures, des charognes et autres nuisances, et, d'autre part, par l'utilisation de plus en plus fréquente de pompes métalliques à piston. Ce dernier phénomène était lié aux progrès de la sidérurgie et de l'exploitation des mines, où l'on était confronté aux problèmes d'inondation des galeries. De cette période datent aussi quelques applications spectaculaires comme la machine hydraulique de Modave, conçue par le Liégeois Rennequin Sualem, et la machine de Marly qui approvisionnait en eau le parc de Versailles".

Dans les régions présentant quelque relief, il était possible de recueillir l'eau des petites sources à flanc de coteau et de la transporter par des canalisations à des fontaines. A Grammont, les fontaines Groote Fonteyne et Manneken sur la place du Marché étaient déjà alimentées de cette manière avant 1475. A Audenaerde des canalisations en plomb et en bois furent établies en 1675 pour permettre à l'eau de source du Mont de l'Edelaere d'arriver jusqu'à la Fontaine Royale située sur la Grand-Place de la ville. A Nivelles aussi, il existait des conduites en bois qui alimentaient les fontaines de la ville depuis une source commune. Dans beaucoup de villes wallonnes, des fontaines, parfois monumentales, embellissent le paysage urbain : le Perron à Liège, le Bassinia à Huy.

A Bruxelles, l'eau des sources situées sur le flanc oriental de la vallée de la Senne fut recueillie depuis le Moyen Age pour alimenter plusieurs fontaines. Un de ces réseaux, encore actuel, alimentait déjà avant 1475 le célèbre Manneken-Pis, appelé à cette époque "La fontaine du Petit Julien".

Dès le 14e siècle, la ville de Liège devint célèbre pour ses nombreuses fontaines qui, elles, n'étaient pas ali- mentées par des sources mais par des amines, c'est-à-dire des galeries creusées dans les versants de la vallée de la Meuse destinées à évacuer les eaux souterraines des mines de charbon. La plus ancienne, l'areine de Richonfontaine, drainait plus de 150 "bures" (puits) de charbonnages creusés dans la colline de la Citadelle, lieu des premières exploitations houillères liégeoises. Elle alimentait jusqu'à 100 "abonnés" associés au sein de la Société Richonfontaine. Ce type de captage constitua pour la ville de Liège la seule alimentation en eau jusqu'en 1687, année au cours de laquelle la Société des Fontaines Roland commença à exploiter un réseau de conduites en plomb qui allaient transporter l'eau depuis des galeries filtrantes creusées dans la craie de Hesbaye sous le plateau d'Ans, vers différentes fontaines publiques et privées. A juste titre, ce système peut être considéré comme le précurseur de l'actuelle distribution d'eau de la Ville de Liège.

Outre les eaux souterraines, les eaux de surface étaient également captées, pour autant bien sûr que leur qualité le permit. En Flandre, le système d'alimentation le plus simple consistait en waterstraatjes ou waterpoortjes qui menaient vers le cours d'eau. Là, des watertrappen descendaient et des waterscheppen ou pelles à eau permettaient de puiser l'eau. Le transport de l'eau depuis les lieux de captage et sa distribution à l'intérieur de la ville s'effectuaient aussi au moyen de bateaux ou de charrettes d'eau.

D'autres villes, plus éloignées des grands cours d'eau, aménagèrent des bassins d'épargne ou encore utilisèrent des étangs ou des douves comme bassins de stockage. Ce fut, par exemple, le cas à Damme où, en 1269, la ville reçut l'autorisation de la comtesse de Flandre, Marguerite de Constantinople, d'adduire les eaux de l'étang de Maele au moyen d'un tuyau en plomb". Un tel système, acheminant l'eau vers des puits ou des fontaines publiques, existait aussi de longue date à Bruges et à Lille.

Toutefois, le plus ancien système d'alimentation en eau encore en service à ce jour en Belgique, est celui d'Ypres, où déjà au début du treizième siècle furent aménagés des bassins d'épargne destinés à recueillir les eaux du Kemmelbeek et à les distribuer par des conduites en plomb dans la ville. Ce réseau de conduites était si répandu que d'aucuns allaient jusqu'à prétendre que la ville d'Ypres était construite sur du plomb. Tout en continuant à être basé, jusqu'à ce jour, sur le captage des eaux des étangs de Dikkebus et Zillebeke, ce réseau fut adapté en 1877 aux nécessités d'une alimentation moderne et doté de nouvelles installations d'épuration ainsi que de nouveaux réservoirs après les destructions de 1914 -1918.

Lorsque les quartiers urbains étaient situés à une altitude égale ou inférieure à celle des prises d'eau, une simple conduite de liaison pouvait suffire pour assurer l'adduction des eaux. Mais dès qu'il s'agissait de quartiers plus élevés, l'eau devait y être amenée de manière artificielle.

Il est déjà question dans les plus anciens comptes de la ville de Bruges, d'un "engin" dont l'emplacement exact est resté inconnu. La vieille "maison hydraulique près de la Boeveriepoort fut construite vers 1390. A l'intérieur de cette habitation se trouvait installé un tympan actionné par un manège à chevaux qui alimentait en eau la conduite mère vers la Grand-Place. Au 17e siècle, ce système fut remplacé par une nouvelle maison hydraulique où, cette fois, des pompes à piston étaient entraînées par une roue hydraulique. A Anvers, depuis 1552, une installation probablement inspirée de l'ancienne maison hydraulique de Bruges, prélevait l'eau des douves de la ville pour alimenter les brasseries du quartier Le manège à chevaux continua à y assurer ces fournitures jusqu'en 1930.

Ce mode d'entraînement était généralement utilisé là où aucune eau courante n'était disponible et où, pour certaines raisons (notamment le manque de place), il ne pouvait être fait appel à l'énergie éolienne. Ainsi, un manège existait à l'Abbaye des Dunes à Coxyde au 16e siècle; l'eau était amenée à la surface pour être distribuée par des canalisations en plomb. Plus tard, en 1675, le Bourgmestre Hudde installa à Amsterdam trois manèges à chevaux pour maîtriser le niveau de l'Amstel. L' année précédente, deux de ces manèges avaient été mis en place pour l'alimentation en eau de Versailles. A Londres, l'eau de la New River était pompée dès 1613 par le moyen de many horses constantly working.

Des roues hydrauliques furent utilisées là où l'eau courante pouvait fournir l'énergie nécessaire pour élever les eaux. A l'origine, il s'agissait de tympans. A partir du 16e siècle les pompes à piston firent leur apparition. Les villes allemandes de Lübeck, Ulm, Brême et Augsbourg disposaient déjà avant 1500 de tels Wasserkünste pour distribuer l'eau dans la Ville. La connaissance de ces systèmes fut mise en pratique par le Hollandais Pieter Morrees, lorsque celui-ci commença, en 1582, à élever l'eau de la Tamise près du London Bridge. Quelques décennies plus tard apparut l'impressionnante pompe de la Samaritaine près du Pont-Neuf à Paris.

Egalement originaire d'Allemagne, Georg Müller reçut, en 1601, mission des Archiducs Albert et Isabelle d'élaborer une distribution d'eau pour Bruxelles. Vers cette période, en effet, le riche quartier du Coudenberg, où se situait le palais des Ducs de Brabant, subissait des pénuries d'eau. Pour y remédier, on recueillit les eaux de sources dans la vallée du Maelbeek à St-Josse-ten-Noode. Les eaux étaient refoulées par des pompes actionnées par une roue hydraulique, vers une tour d'angle, transformée en tour hydraulique; celle-ci faisait partie des remparts de la ville à proximité de l'actuelle place Madou. L' eau était ensuite distribuée dans le quartier par des canalisations en plomb. L'installation de pompage aurait servi de modèle à Rennequin Sualem pour la construction, en 1667-1668, de sa machine de Modave qui assura l'alimentation en eau du château. Il s'en inspira pour construire plus tard (1681-1690) la machine de Marly à Versailles.

Origine de la distribution d'eau publique: le 19e siècle

Les besoins en eau

C'est vers le milieu du siècle dernier que la nécessité de réseaux publics de distribution d'eau devint cruciale dans les grandes villes. A ce sujet, divers facteurs ont joué un rôle important. A partir de 1832, et ce avec la régularité d'une horloge, des épidémies de choléra et de typhus firent de terribles ravages parmi les populations des villes d'Europe occidentale. Anvers connaît son plus haut taux de mortalité pendant l'épidémie de 1866 : 2.961 morts. Longtemps avant que Koch et Pasteur n'aient établi les bases de la bactériologie, le caractère contagieux des maladies fut associé aux lamentables conditions d'hygiène dans les quartiers populaires, où le nombre de victimes était le plus élevé. En 1848 apparurent les notions d'"hygiène publique", de "santé publique" et de "salubrité publique". Un service d'hygiène publique vit enfin le jour. Les eaux des puits dans les villes étant de plus en plus polluées en raison de l'important accroissement de la population, la distribution d'eau centrale par des réseaux de conduites, combinée à l'évacuation des eaux usées par des réseaux d'égouts, fut considérée comme une mesure d'assainissement indispensable. Cependant, les réalisations ne se concrétisèrent que dans les années 1860 -1870. Elles étaient souvent liées à la construction, selon le modèle parisien, de larges avenues, après démolition de quartiers populeux et délabrés et voûtement de cours d'eau utilisés comme égout ouvert.

L'extension des villes après 1860, due notamment à la suppression des octrois, fut un autre facteur qui, par l'intensification de l'urbanisation et la réalisation de "quartiers résidentiels", développa un besoin supplémentaire de confort et, en conséquence, des besoins en eau courante. Les efforts pour aboutir à une protection plus efficace contre les incendies, ont eux aussi favorisé l'établissement de conduites d'eau dans certains endroits. A Anvers, par exemple, l'accroissement des activités portuaires, à la suite du rachat du péage de l'Escaut en 1863, avait multiplié le nombre de hangars et d'entrepôts, alors que les possibilités d'approvisionnement en eau étaient restées fort limitées. Charleroi se basa aussi sur cet argument pour réaliser une distribution d'eau provisoire en 1874.

Les moyens techniques

En Haute-Belgique, il suffisait, pour ainsi dire, de recueillir les eaux des sources et des ruisseaux pour pouvoir alimenter un réseau de canalisations. Par contre, en Basse-Belgique, il n'était pas si simple de trouver de grandes quantités d'eau pure et potable : la plupart des cours d'eau y étaient déjà pollués à cette époque. L' utilisation d'eaux de surface avait même été rejetée a priori, tout d'abord en raison du risque latent de voir ces eaux polluées, ensuite à cause de sa température et de son goût moins agréable que celui de l'eau souterraine. Une Commission spéciale des Eaux développa cette thèse dans un rapport établi en 1888. Pour cette commission, la construction de barrages en Haute-Belgique était, après le captage d'eaux souterraines au moyen de puits ou de galeries de drainage, une solution acceptable. Le captage des eaux de surface pouvait toutefois être envisagé si aucune des deux solutions précédentes ne pouvait être réalisée, et à condition de soumettre ces eaux à une décantation, une filtration et, si nécessaire, un traitement chimique.

Si, en Basse-Belgique, on voulait disposer d'une distri- bution d'eau moderne, il fallait donc choisir entre le captage local d'eaux souterraines, l'adduction d'eaux depuis les lacs de barrage en Haute-Belgique et l'épuration des eaux de surface. Vers le milieu du siècle dernier, seule la seconde de ces trois possibilités, à savoir l'importation d'eau, était techniquement réalisable. Là où cela était possible, les eaux souterraines furent recueillies dans des galeries de drainage et transportées par gravité, au moyen d'aqueducs, vers les lieux de consommation.

Le captage d'eaux souterraines par des puits forés ne s'est développé qu'après la Première Guerre mondiale, parce que les pompes à piston ne permettaient pas d'élever les eaux de profondeurs relativement importantes, mais aussi parce que les méthodes d'exploration des nappes aquifères étaient encore peu connues. Dès lors, il n'est pas étonnant de voir que lorsque la construction des premiers puits artésiens en 1833 à Paris s'avéra intéressante, des puits similaires furent aussi construits dans notre pays. Le résultat fut décevant: des 126 puits forés en Belgique, il n'en restait que 67 productifs en 1847. En outre, la qualité de l'eau de ces puits artésiens laissa le plus souvent à désirer Ainsi, par exemple, on décela des teneurs en sel s'élevant à 2,5 g/l à Gand et à 3 g/l à Anvers.

Quoi qu'il en soit, tous ces efforts ne furent pas vains. En premier lieu, les nombreux forages permirent d'avoir une meilleure idée de la structure géologique des sols de nos contrées. Ensuite, il s'avéra que certains puits (semi-)artésiens élevaient les eaux souterraines tellement près de la surface du sol que des pompes à piston suffisaient pour les extraire. Les premiers captages d'eaux souterraines exécutés ainsi devinrent opérationnels au début de ce siècle. Celui de Turnhout (1904) en constitue un exemple typique. Les eaux souterraines y étaient soumises à une déferrification par déversement, en mince filet, au-dessus de lits de coke et filtration à travers du sable. Le captage d'eaux souterraines au moyen de puits forés ne connut toutefois sa percée définitive que vers 1930, grâce à la pompe centrifuge électrique.

Au siècle dernier, l'utilisation des eaux de surface pour l'alimentation en eau était minime. La plupart des rivières de Basse-Belgique, au courant lent, étaient déjà très polluées à cette époque et ne convenaient donc pas tellement pour la production d'eau potable. Il faut ajouter que l'arsenal des techniques d'épuration disponibles était encore extrêmement limité et que les méthodes d'analyses bactériologiques et chimiques pour en déterminer le rendement n'étaient que très peu développées. A l'origine, on se limita à faire passer les eaux par un filtre à sable, un procédé que l'ingénieur anglais James Simpson, après un voyage d'études en Ecosse et au Lancashire, avait déjà introduit en 1829 à la Chelsea Company à Londres. Depuis que le Dr. Snow avait découvert en 1850 à Londres qu'un filtre lent à sable était en mesure d'arrêter les bactéries pathogènes, l'application de ce procédé d'épuration s'est étendu au monde entier. D'autres techniques de filtration, utilisant des filtres à gravier et des filtres rapides, n'apparurent que vers 1900. Au fond, ceci vaut pour la plupart des techniques d'épuration actuelles : la floculation, l'ozonation, la filtration à l'aide de charbon actif, la désinfection à base de chlore ou de bioxyde de chlore ont déjà été introduites fin du 19e, début du 20e siècle. Il convient de signaler qu'il a fallu attendre longtemps pour les voir utilisées à grande échelle. De même, l'utilisation généralisée de la machine à vapeur permit de transporter les eaux à haute pression : les risques de contamination en furent diminués et l'alimentation en eau des habitations situées dans les quartiers élevés des villes facilitée. Pour la lutte contre les incendies, la haute pression était d'ailleurs d'un intérêt vital. Les conduites elles-mêmes devaient être adaptées aux conditions nouvelles.L'introduction de la coulée verticale permit de fabriquer des tuyaux qui, tout en ayant une paroi mince, pouvaient néanmoins résister à des pressions élevées.

Les moyens financiers

Les réseaux de distribution d'eau se sont développés rapidement: en 1860, la Belgique comptait 24 sociétés de distribution d'eau; en 1880 164, en 1890 déjà 407, et en 1910, plus de 500. Les données par province démontrent que l'accroissement fut le plus sensible en Wallonie; dans la province d'Anvers, deux communes à peine sur un total de 152 disposaient d'une distribution d'eau (Anvers et Turnhout), alors que dans la province de Luxembourg, 219 communes sur 225 étaient alimentées en eau.

En Basse-Belgique, il s'agissait le plus souvent de gran- des villes où, non seulement les besoins étaient les plus aigus mais où, de plus, les moyens financiers existaient. Les communes rurales, par contre, n'étaient pas de taille à résoudre les difficultés techniques inhérentes à l'établissement d'un réseau de distribution d'eau. De plus, il est clair que le coût d'un réseau de distribution comprenant des raccordements fort dispersés ne peut être supporté que par une communauté suffisamment importante.

Bien que vers la période 1870 -1910 il y eut suffisamment d'initiatives pour assurer une distribution d'eau centralisée, c'est-à-dire depuis un nombre limité de points d'alimentation, les autorités nationales de l'époque n'ont pas saisi l'occasion de mener une politique osée et une gestion prévisionnelle de l'eau potable. Dans les régions, comme la Haute-Belgique, où le captage de l'eau ne constituait pas un problème, cette absence de planification donna lieu à une prolifération de petits réseaux.

Toutefois, dans l'agglomération bruxelloise, la volonté d'aboutir à des solutions plus globales permit une collaboration institutionnalisée entre plusieurs communes de la périphérie, qui donna naissance en 1891 à la première société intercommunale de distribution d'eau, la "Compagnie Intercommunale des Eaux de l'Agglomération Bruxellois" (CIE). La loi du 18 août 1907 relative aux associations de communes et de particuliers pour l'établissement de services de distribution d'eau donna une base juridique à cette forme d'association de communes. Cette loi prévoyait notamment la possibilité de procéder à des expropriations dans un but d'utilité publique; elle off rait aussi un certain nombre d'avantages financiers. La Compagnie bruxelloise fut la première à se placer sous le régime de la nouvelle loi, et se baptisa "Compagnie Intercommunale Bruxelloise des Eaux" (CIBE).

Origine des sociétés de distribution d'eau

La première ville belge qui disposa d'une distribution d'eau publique moderne fut Bruxelles, en 1858, suivie l'année suivante par Theux, où un quartier en fut pourvu.  Pour Bruxelles, l'eau potable fut recueillie dans la région des sources du Hain, près de Braine-l'Alleud, au moyen de galeries de drainage, l'eau s'écoulant par simple gravité vers un réservoir à Ixelles, d'où elle était ensuite répartie dans la ville. La même technique de captage fut appliquée à Liège, où, en 1863, les galeries furent exploitées dans les couches de craie de la Hesbaye.

Aqueduc de Braine l'Alleud - © M. Dambrain

En 1871, la ville de Mons mit en service une conduite d'eau alimentée au moyen d'eaux de source puisées à l'aide de pompes à piston actionnées par une roue hydraulique de 4 m de diamètre. Cette technique séculaire fut encore utilisée vers 1900 pour la distribution à Tirlemont (1894), à Huy (1901) et à Tongres (1903). Comme beaucoup de réseaux en Wallonie, ces installations étaient alimentées au moyen d'eaux souterraines provenant de galeries de drainage ou de sources. La ville de Spa, quant à elle, disposait même d'une conduite spéciale qui, captant les eaux du lac de Warfaz, permettait le nettoyage des rues, comme à Paris. En 1874, la ville de Charleroi, où la question de l'alimentation en eau potable s'était déjà posée en 1860, mit en service un réseau provisoire afin de répondre, au moyen d'eau de la Sambre aux besoins industriels. Ce réseau fut maintenu en service jusqu'en 1880, année où fut réalisé un véritable service de distribution d'eau. Il s'agissait en fait d'un projet de l'ingénieur en chef Verstraeten du Service des Eaux de Bruxelles, qui fit creuser des galeries de drainage près de Nalinnes.

En 1877, le service d'eau de la ville d'Ypres, qui existait déjà depuis six cents ans, fut doté de conduites d'adduction et de distribution en fonte, ainsi que d'une station de pompage et d'un château d'eau. Après la Première Guerre mondiale, suite à la destruction de la ville, ces installations furent remplacées et les nouvelles sont toujours en service actuellement. En 1878, la distribution d'eau de Verviers utilisait les eaux de surface provenant du lac du barrage de la Gileppe dont la construction venait de se terminer. Ces eaux étaient suffisamment pures pour ne pas devoir être soumises à un traitement et, par leur douceur, convenaient particulièrement pour le lavage de la laine. A cette même période, Gand décida de créer sa distribution d'eau. Son exploitation fut entamée par une société franco-belge en 1879 sur base d'eaux souterraines puisées dans des galeries situées à treize mètres de profondeur Cette société construisit également les deux châteaux d'eau au Kattenberg. Elle fut toutefois mise en faillite en 1885, et la ville reprit alors le service des eaux en régie.

La ville d'Anvers vit naître sa distribution en 1881. La compagnie anglaise Antwerp Water Works Cy Ltd. prélevait les eaux de la Nèthe à Rumst, 17 km au sud de la ville, près du village de Walem. Après avoir été soumises à une décantation, elles passaient sur des filtres à fer comportant une couche de 90 cm d'épaisseur de spongy iron (fer spongieux) mélangé à du gravier. Une deuxième filtration, cette fois-ci au moyen d'un simple filtre à sable, devait éliminer les flocons de fer. Sur le plan qualitatif, cette filtration au moyen de fer donnait d'excellents résultats, mais les propriétés mécaniques de ce type de filtres laissaient beaucoup à désirer. On eut alors l'idée d'inverser les rôles : au lieu de faire pas- ser l'eau par le fer, on ferait circuler les granules de fer dans l'eau. La firme anglaise Easton & Anderson, qui avait exécuté l'étude préalable pour l'installation anversoise, réalisa cette idée dans les années 1882 -1883, et développa le revolving purifier ou, comme on dit plus simplement, le revolver.  Il s'agissait d'un grand cylindre de fer, rempli de granules de fer, et tournant autour de son axe longitudinal. Des aubes fixées sur sa paroi intérieure remontaient sanscesse les granules de fer de manière à ce que ceux-ci restent en contact avec l'eau qui traversait le cylindre longitudinalement. Trois de ces revolvers furent mis en service le 25 mars 1885. Après le premier succès à Walem, une expérience fut réalisée à Jabbeke, sur le canal Bruges-Ostende, en vue d'alimenter cette dernière ville.

A Louvain, l'administration communale prit contact, en 1889, avec la Waterieiding Exploitatie Maatschappif de Rotterdam qui réalisa le captage d'eau du "Kadol" à Heverlee. La firme hollandaise mit en service l'installation, par ailleurs toujours opérationnelle actuellement, en 1890, et continua d'assurer le service des eaux jusqu'en 1950, année où le réseau fut transféré à la SNDE. Cette société de Rotterdam a également créé le service de distribution d'eau de Namur, opérationnel en 1891. L'alimentation s'y effectuait à partir de puits creusés à Jambes, rive droite de la Meuse; l'eau y était refoulée vers la ville par des machines à vapeur.

A Bruxelles, les sources exploitées depuis 1858 déjà devinrent rapidement insuffisantes : les galeries durent être approfondies et des captages supplémentaires réalisés (à Ophain-Lillois et dans la Forêt de Soignes). Capter d'autres eaux souterraines près de Bruxelles étant exclu, l'idée d'une adduction d'eaux de surface depuis la Wallonie fut donc envisagée. En 1871, un concours public fut organisé. Les projets présentés nous sont restés extrêmement familiers : il fut, entre autres, proposé de capter l'eau dans la Meuse, en amont de Namur, de construire un barrage sur l'Ourthe près de Nisramont, sur l'Eau Noire près de Couvin, ou sur la Lesse en amont de Han. En 1885, les communes périphériques de Bruxelles, se sentant abandonnées par la ville, mirent en place une commission pour étudier l'alimentation en eau de l'agglomération. En décembre 1891, ces efforts aboutirent à la création de la "Compagnie Intercommunale des Eaux" (CIE). La ville s'opposa à cette création car elle estimait avoir un droit de monopole pour la fourniture de l'eau. En 1892, un nouveau concours fut organisé. Les deux projets couronnés, classés ex-aequo, présentaient comme possibilité le captage des sources du Hoyoux à Modave, et celui des sources du Bocq. Les protestations des industriels de la région de Modave, qui craignaient pour leur propre approvisionnement, amenèrent la CIE à capter d'abord les sources du Bocq. Leau y fut recueillie dans le calcaire carbooifère au moyen de galeries. La première "eau du Bocq" arriva à Bruxelles le ler janvier 1899.

Entre-temps, la concurrence entre le service d'eau de la ville et l'intercommunale prit de telles proportions qu'elle continua longtemps à marquer de son empreinte l'alimentation en eau de la Flandre. En effet, peu après 1900, l'ingénieur Putzeys, le chef du Service des Eaux de la ville, fit la découverte de "ressources colossales en eau", dans les sables néogènes de Campine. En 1904, il lança l'idée d'alimenter à partir de ceux-ci toute la Basse-Belgique en eau potable, au grand mécontentement de la Compagnie des Eaux, et plus spécialement de l'ingénieur Deblon, l'auteur du projet Bocq - Hoyoux. Il convient de préciser qu'un certain nombre de villes des deux Flandres menaient déjà depuis 1898 des négociations avec la Compagnie, en vue d'une fourniture d'eau en provenance des couches calcaires du Condroz. Bien qu'à l'origine, la CIE se soit montrée récalcitrante, un accord fut tout de même signé en 1905, mais l'approbation ministérielle pour cette fourniture d'eau fut longtemps suspendue par l'avis défavorable du Conseil Supérieur d'Hygiène qui soutenait le projet Putzeys. Le contrat prévoyait la fourniture d'eau, par la CIE, aux villes de Gand, Bruges, Ostende et Blankenberge, qui distribueraient l'eau par leur propre service, ainsi qu'à Alost, Asse, Lebbeke, Termonde, Saint-Gilles-lez-Termonde et Saint-Nicolas-Waes où, par contre, le réseau de conduites de distribution serait exploité par la CIE.

En 1913 purent commencer les travaux d'établissement du captage de Modave et de pose des conduites d'adduction Modave-Mazy (où se raccordait l'eau du Bocq) et Uccle-Littoral. Ils durent toutefois être rapidement interrompus, d'abord par la guerre, ensuite à cause d'un désaccord entre les parties contractantes, et la première eau de Modave n'arriverait à Ostende qu'en 1923. Ce différend qui opposa la "Compagnie Intercommunale Bruxelloise des Eaux" (CIBE) - qui avait succédé à la CIE en 1909 - aux villes flamandes, concernait la répartition des charges financières relatives à la pose de la conduite des Flandres. Ce litige fut résolu grâce à l'intervention du Premier ministre de l'époque, M. Carton de Wiart, qui était également ministre de l'Intérieur, chargé de la Santé publique. Il préconisa la création d'une intercommunale destinée à rassembler les intérêts des villes flamandes : ainsi fut créée en 1923 la "Tussengemeentelijke Maatschappij der Vlaanderen voor Waterbedeling" (TMVM. Ce ne fut finalement que cette année-là que l'eau de Modave fut livrée à Ostende. L'année suivante, un contrat définitif put être conclu avec la CIBE. Un volume maximal de 36.000 M³ d'eau par jour devait être fourni.

Entre-temps, les communes du Littoral, où, par l'accroissement du tourisme, le besoin en eau potable s'était accentué, n'avaient pas attendu l'arrivée des eaux de Modave et avaient cherché des moyens de rentabiliser au maximum les quelques captages d'eau dont elles disposaient. Une étude de 1903 révèle, en effet, que la zone du Littoral avait été, au cours des vingt années antérieures, un terrain d'expérimentation "idéal pour diverses techniques nouvelles : la filtration au moyen de filtres de pyrolite (procédé Howatson) et l'ozonisation (procédé Tindall) à Blankenberge, la chloration (procédé Duyck) à Middelkerke, la désinfection au moyen de bioxyde de chlore (procédé Bergé) et de revolvers (procédé Anderson) à Ostende. Ces techniques obtinrent l'appui personnel du Premier ministre de l'époque, le Comte de Smet-de Naeyer.

Cette évolution obligea Putzeys à limiter rapidement à la seule Province d'Anvers ses projets de fourniture d'eau à toute la Flandre. Déjà en 1910, des prospections hydrogéologiques avaient abouti à l'idée d'une distribution provinciale au moyen d'eaux souterraines, puisées à Mol ou Lommel. Trois années plus tard, la Provinciale en Intercommunale Drinkwatermaatschappij der Provincie Antwerpen (PIDPA) se constitua sous le régime de la loi de 1907, afin de poursuivre cette étude et, le cas échéant, de poser une conduite d'amenée.

Les auteurs du projet n'ont toutefois jamais réussi à apporter les preuves irréfutables de leurs estimations optimistes de production (300.000 M³ par jour); ce projet provoqua d'interminables polémiques avec certains spécialistes, parmi lesquels Deblon de la CIBE. Une dernière tentative de réalisation du projet d'approvisionnement depuis Lommel fut néanmoins entreprise après la Première Guerre mondiale. Mais diverses difficultés surgirent. Ainsi, la collaboration de la ville d'Anvers, liée par contrat à la Water Works, ne put être acquise, ni celle de certaines communes périphériques dont une partie du territoire était déjà alimentée par cette société privée. En 1930, ces communes décidèrent d'ailleurs de créer avec la ville et la société Antwerp Water Works une intercommunale mixte : l'actuelle Antwerpse Waterwerken (AW\/V). Le refus de la province de Limbourg de voir capter de l'eau sur son territoire décida la PIDPA à abandonner définitivement le principe d'un grand captage unique. Elle opta finalement pour la mise en place d'un grand nombre de réseaux locaux.

Dans l'agglomération de Charleroi, la collaboration entre diverses communes aboutit aussi à la création d'un service des eaux. A la fin du siècle dernier, les communes de Jumet et de Gilly firent appel à la Compagnie Générale des Conduites d'Eau afin d'établir un réseau de conduites commun dont l'exploitation était assurée par la "Société des Eaux de l'Arrondissement de Charleroi", fondée en 1894. Cette société qui exploitait des galeries dans le calcaire carbonifère à Aiseau, fut sollicitée par Charleroi, dont les possibilités d'extension à Nalinnes étaient limitées. Comme à Bruxelles et à Charleroi, les communes périphériques de Liège ont constitué leur propre régie. En 1913, la "Compagnie Intercommunale des Eaux de l'Agglomération Liégeoise et Extensions" (CIEALE) fut créée; elle devait capter les eaux du calcaire carbonifère de Néblon-le-Moulin et les adduire vers l'agglomération liégeoise. La fusion avec le Service des Eaux de la ville de Liège dont les captages se situaient dans les calcaires de la Hesbaye, donna finalement naissance, en 1979, à la "Compagnie Intercommunale Liégeoise des Eaux "(CILE).

Le nombre de communes qui profitèrent des avantages de la loi de 1907 était si minime que le législateur lui- même prit l'initiative de créer une société chargée d'as- sister les communes dans le développement et l'exploi- tation d'une distribution d'eau. Ainsi naquit, en 1914, la Société Nationale des Distributions d'Eau, SNDE. Pour les premiers chantiers de travaux dans le Borinage et au Limbourg, les adjudications furent lancées en 1922. Vingt ans plus tard, la SNDE comptait déjà 59 services locaux ou régionaux qui assuraient l'exploitation de 180 communes. Suite à la réforme de l'Etat, la socié- té fut scindée en 1984 en une 'Maamse Maatschappij voor Watervoorziening" (VMW) et une "Société Wallonne des Distributions d'Eau" (SWDE); leurs activités furent effectivement dissociées le ler janvier 1987. Pour l'alimentation de leurs abonnés, les deux sociétés ont recours tant aux eaux souterraines qu'aux eaux de sur- face à partir de captages répartis sur tout le territoire du pays. Immédiatement après la Première Guerre mondiale na- quirent de petites associations de communes, surtout en Wallonie où actuellement le nombre de services de distribution d'eau s'élève encore à 140, alors qu'il n'en existe plus qu'une vingtaine en Flandre. A ce sujet, il est intéressant de remarquer que quelques distributions d'eau doivent leur existence à l'armée allemande, qui avait commencé à créer des captages à des fins militaires. Ces projets furent repris ou réalisés par certaines communes après 1918 (Coxyde, Brasschaat, Bourg- Léopold).

L'extension de la distribution d'eau après 1930

La mission

En 1930, la carte de la distribution d'eau en Belgique était en grande partie dessinée. Il ne restait plus aux régies et services de distribution d'eau qu'à remplir leur triple mission : fournir à chaque habitant suffisamment d'eau de bonne qualité.

En 1942, on pouvait lire "qu'il était frappant de voir combien la situation au sud était meilleure qu'au nord de la frontière Iinguistique" et que "la distribution d'eau potable dans le pays ( ... ) était un problème flamand". La loi de 1907 et la création de la Société Nationale avaient-elles donc été inutiles? Vers cette époque, 11 % seule ment des communes flamandes disposaient d'une dis tribution d'eau, contre 53 % en Wallonie; en se basant sur ces chiffres, on aurait tendance à répondre affirmativement à cette question. En réalité, le bilan des années 1907-1942 n'est pas aussi négatif que les chiffres pourraient le laisser supposer. En effet, la première mission que les jeunes sociétés s'étaient fixée était d'alimenter en eau potable les grands centres à population nombreuse. Ainsi, cette démarche, qui avait débuté vers la fin du siècle dernier, se poursuivit de manière logique et ce premier objectif fut réalisé juste avant la Deuxième Guerre mondiale. Si une grande partie de la population était dès lors raccordée à la distribution d'eau, le nombre de communes desservies était resté minime.

La crise économique du début des années trente et le manque de matières premières dans les années 1940 -1950 freinèrent grandement le développement de la distribution d'eau; ce ne fut qu'à partir de 1945 que les réseaux purent s'étendre dans les régions rurales. Le cas de la TMVW est exemplatif à ce propos. Depuis sa fondation en 1923, elle avait exclusivement alimenté les villes flamandes au moyen de l'eau livrée par la CIBE, ces villes assumant elles-mêmes la distribution aux consommateurs. Ce n'est qu'en 1950 que la société commença à poser ses propres réseaux de conduites de distribution. Flobecq fut la première commune à être alimentée de la sorte. D'autres sociétés ont connu une évolution moins prononcée mais assez similaire, dépendant du caractère rural de la région alimentée.

Le captage de l'eau

Une bonne approche de l'évolution de la quantité d'eau potable produite peut s'obtenir en additionnant les productions annuelles respectives des AWW, de la CIBE, de la CILE, de la PIDPA, de la SWDE, de la TMVW et de la VMW qui, ensemble, représentent environ 85 % de la production totale du pays. Il apparaît alors que l'évolution au cours de la période 1910 -1980 s'est faite de manière exponentielle, avec un doublement tous les 15 ans. On observe toutefois un ralentissement manifeste de la croissance au cours des périodes 1935 -1940 et 1950 -1960 et des moments d'expansion entre ces deux périodes. Vers 1970 débute une nouvelle période de croissance moins accentuée, où se produit pour la première fois une stagnation qui a duré cinq ans. La croissance reprend quelque peu aussitôt après. Ce phénomène inhabituel indique une saturation des consommations.

Les eaux de surface

En 1930, il existait seulement trois centres de production d'eaux de surface, à savoir celui pour l'alimentation de Verviers, datant de 1878, celui pour l'approvisionnement en eau de la ville d'Ypres, ébauché au 13e siècle, et celui d'Anvers. Si la ville puisait encore son eau potable dans la Nèthe, cette source d'eau ne donnait plus satisfaction, ni quantitativement, ni qualitativement. Pour as- surer la sauvegarde de l'alimentation de l'agglomération anversoise et du port, on chercha un autre point d'eau : le choix se porta sur le canal Albert dont la réalisation venait de se terminer (1930 -1935) et dont le bief Olen-Wijnegem comporte un surplus d'eau, conséquence de la différence de hauteur de chute entre ces deux complexes d'écluses. Le canal de la Nèthe ayant notamment été aménagé pour pouvoir évacuer ce surplus d'eau vers la Basse-Nèthe, il semblait logique de puiser les eaux du canal près de Lierre et de réaliser une liaison avec les installations existantes de Duffel et Rumst. La guerre a retardé ce projet qui n'a pu être réalisé que dans les années 1950-1955.

Le lac du barrage d'Eupen et son projet de captage d'eau furent eux aussi conçus au cours des années trente. Ce n'est qu'en 1951 que le barrage fut achevé et inauguré. Il était destiné à fournir de l'eau potable à la ville d'Eupen, au plateau de Welkenraedt, au Pays de Herve et à une partie de l'agglomération liégeoise. Le ralentissement des travaux dû à la guerre empêcha la ville de Liège de disposer des eaux d'Eupen lors de la période de sécheresse 1954 -1959, de sorte que la CIEALE fut contrainte de réaliser à bref délai deux captages d'eau avec usine de traitement, l'un sur l'Ourthe, à Angleur (Grosses Battes), l'autre sur un affluent de cette rivière, à Comblain-au-Pont (Les Roches). Pour la CIBE aussi, le captage d'eaux de surface est une solution relativement récente. S'il est vrai que l'idée d'installer une prise d'eau sur la Meuse, en amont de Namur,datait déjà d'avant 1900, et que, de plus, la Compagnie avait reçu l'autorisation de prélever de l'eau de Meuse à Yvoir-Champale en 1947, il ne s'agissait que de quantités relativement minimes, destinées à compléter les volumes d'eaux souterraines captées à cet endroit dans les alluvions de la Meuse.

Pour faire face aux besoins futurs de l'agglomération bruxelloise, il fallait chercher des possibilités de captage supplémentaires, de grande capacité, que la Compagnie espéra trouver, dans la tradition de la Commission des Eaux de 1888, dans les lacs de barrage. Lorsque le Ministère des Travaux publics envisagea la construction d'un barrage sur la Semois en vue d'une alimentation complémentaire de la Meuse pendant les périodes de sécheresse, la CIBE saisit l'occasion, en 1964, pour demander l'autorisation d'installer une prise d'eau sur la Meuse en amont de Namur Le but était de prélever les eaux du lac de barrage envisagé via la rivière et de permettre ultérieurement l'établissement éventuel d'une conduite de liaison directe jusqu'à la Semois. L'autorisation définitive pour la prise d'eau ne fut délivrée que quatre ans plus tard. La navigation sur la Meuse étant primordiale, pour compenser le manque d'eau qui pourrait résulter de ces prélèvements, la CIBE devait établir des captages d'eaux souterraines dits à réserve, ce qu'elle fit dans la région de Mons.

Les lacs de barrage et les bassins d'épargne

L'emploi d'eau de surface pour la distribution d'eau po table n'a jamais été, dans notre pays, une affaire simple. Hormis l'Escaut et la Meuse, il n'y a pour ainsi dire pas de rivières qui fournissent suffisamment d'eau toute l'année pour permettre une alimentation ininterrompue. Nos rivières présentent cependant un débit maximum très élevé en hiver, de sorte que l'on peut essayer de stocker des volumes d'eau pour ainsi dire excédentaires, pour les consommer ensuite pendant les périodes de pénurie d'eau. Les lacs des barrages de la Gileppe et de la Vesdre ont déjà été mentionnés mais d'autres lacs de barrage, de moindre capacité, jouent également un rôle dans la distribution d'eau potable, à savoir ceux de Nisramont sur l'Ourthe, de Robertville sur la Warche et celui du Ry de Rome près de Couvin. La plupart des lacs de barrage sont gérés par l"'Entreprise Régionale de Production et d'Adduction d'Eau" (ERPE). Ce service régional a repris en 1987 les activités du Service des Barrages du Ministère des Travaux publics, qui avait succédé lui-même au "Service Spécial de la Vesdre" créé en 1935.

En pays plat, par contre, il est exclu d'établir des barrages sur les rivières en vue de constituer des réserves. Ici, les eaux doivent être puisées dans les cours d'eau et transférées par pompage dans un bassin spécialement aménagé, formé par une digue de ceinture et équipé des dispositifs nécessaires d'entrée et de sortie des eaux.

A l'exception de celui d'Ypres, les premiers bassins de ce genre furent installés à Lierre et à Duffel, au moment de l'établissement d'une liaison entre le canal de la Nèthe et le centre de production "Notmeir" des AWW. Au début des années soixante mûrit aussi l'idée de stocker en hiver l'eau excédentaire de l'Yser près de Dixmude et de la transformer en eau potable, de façon à permettre à la Flandre Occidentale une gestion autonome de sa distribution d'eau. Le choix se porta sur le "Blankaart" à Woumen, où étaient recueillies les eaux des cours d'eau de la région. Le bassin d'épargne du "Blankaart" de la SNDE fut inauguré le 11 mai 1973. Dans la partie nord de la province de Flandre Orientale, il fallut faire face à la demande croissante d'eau potable de la part de l'industrie dans la zone du canal Gand -Terneuzen. Le prélèvement d'eaux souterraines y étant exclu, on décida également de construire un bassin d'épargne à Ertvelde. Le bassin d'épargne "Kluizen", lui aussi propriété de la SNDE, fut inauguré le 27 juin 1974.

La réalisation la plus récente, mise en service en 1982, est le bassin d'épargne des AWW situé le long du canal Albert à Broechem. Il était impératif de pouvoir poursuivre normalement la distribution d'eau en cas de pollution de l'eau du canal. En effet, le canal Albert est la voie navigable la plus fréquentée en Belgique et le risque de pollutions accidentelles lors d'abordages ou d'opérations de chargement et de déchargement des navires n'est pas illusoire : ce type d'accident s'est déjà produit à plusieurs reprises.

Les eaux souterraines

La manière dont l'eau est captée diffère suivant la composition de la couche géologique qui enveloppe la nape aquifère. Si, vers la fin du siècle dernier, des galeries de drainage furent creusées aussi bien dans la roche dure que dans la roche meuble, à présent, seule la roche dure est creusée. Dans les années septante, des galeries complémentaires furent creusées dans la craie de Hesbaye. La longueur totale des galeries de captage passa ainsi de 35 à 60 KM. Les eaux souterraines sont captées suivant le même procédé dans les galeries de mines désaffectées, comme celles de l'ancienne Société des Mines de Pyrites à Vedrin, récemment rebaptisée Savena, et exploitées par la CIBE depuis 1947.

Dans les terrains meubles, comme ceux des sables néogènes de Campine, la PIDPA et la SNDE procédèrent au forage de puits captants. A l'origine, ces puits étaient équipés de tuyaux en cuivre au diamètre identique dans leurs parties supérieure et inférieure. Ces tuyaux débouchaient dans une chambre de réunion d'une profondeur d'environ 8 m, d'où les eaux étaient dirigées vers d'autres installations d'épuration. Dès les années trente, ces pompes étaient entraînées par des moteurs électriques. Actuellement, les puits sont équipés de tuyaux en PVC dont le diamètre diminue dans le sens de la partie filtrante. Le filtre, système complexe au début du siècle, est de nos jours formé par une partie du tuyau en PVC perforé au moyen de traits de scie et entouré de sable ou de gravier Des pompes immergées refoulent l'eau vers l'usine de traitement.

L'eau est captée d'une manière similaire dans les sa- bles bruxelliens et dans la craie de Mons, si ce n'est que les puits captants y ont un plus grand diamètre. C'est dans cette dernière formation, à proximité du seuil dit de Caraman, que la TMVW a réalisé des captages propres, dont l'eau est parvenue pour la première fois à Gand en 1945.

La qualité des eaux

La base du contrôle actuel des eaux a été établie à la fin du siècle passé. La notion de qualité avait à l'époque un sens beaucoup plus large qu'elle ne l'a maintenant. Tout d'abord l'on vérifiait l'absence de bactéries pathogènes, tels que les Vibrio cholerae et Samonella typhi, qui avaient causé les épidémies meurtrières. Etant donné que ces maladies étaient transférées par des matières fécales, le contrôle se concentrait sur la recherche de Il substances suspectes": les matières organiques (méthode selon KübelTiemann), l'ammoniaque des protéines (ammoniaque "albumindidd' selon Wanklyn), l'ammoniaque proprement dit, et les nitrites. Le deuxième critère de jugement fut constitué par les propriétés organoleptiques telles que la couleur, l'odeur, le goût. La conception du contrôle des eaux restera pratiquement inchangée pendant à peu près un siècle. Dans les années septante, il est devenu possible grâce au développement d'un appareillage perfectionné de mesure, de rechercher différents éléments et composés chimiques, à un niveau de concentration de mille fois plus bas qu'autrefois. On parle de "micropolluants", que l'on continue à découvrir dans l'environnement. Suite à l'acquisition des nouvelles connaissances, les techniques d'épuration des eaux ont été reconsidérées d'une manière approfondie: les procédés existants ont été adaptés, et des étapes supplémentaires de sécurité ont été incorporées dans les filières de traitement. L'utilisation du chlore se voit fortement réduite, tandis que l'application de l'ozone et du charbon actif se répandent de plus en plus. Grâce à cette évolution, il est devenu techniquement possible de transformer des eaux de surface en eau potable, dont la qualité ressemble à celle de l'eau souterraine sous tous les aspects, hormis la température.

Le traitement des eaux

En 1930 l'épuration des eaux était peu développée. La plupart des eaux souterraines pouvaient pratiquement être distribuées sans avoir été traitées. Seules Ypres et Anvers fournissaient des eaux de surface épurées. Si les eaux de la Gileppe pouvaient être distribuées sans traitement préalable, celles de la Nèthe devaient être profondément épurées; depuis 1910 déjà, des installations de décantation et de filtrations, rapides et lentes, à travers une couche de sable, étaient opérationnelles.

Les eaux souterraines

Pour l'épuration des eaux souterraines, des procédés pour éliminer le fer et le manganèse étaient connus, semblables aux actuels systèmes d'épuration des eaux d'égout au moyen de lits d'oxydation : les eaux ferriques étaient aspergées sur des lits de coke (Rieseler) et leur contact avec l'air favorisait l'oxydation et la floculation des sels de fer. L'aspersion de l'eau sous forme de pluie fine semblait apporter suffisamment d'oxygène pour obtenir une oxydation efficace, de sorte que les lits de coke furent petit à petit abandonnés pour aboutir aux dispositifs actuels, à savoir les installations d'aspersion dites dresdner, comprenant des planchers d'aspersion et qui, semble-t-il, auraient été utilisés pour la première fois en Belgique au captage Cabour de I'IWVA.

Il y a cinquante ans, les boues de fer étaient éliminées par simple filtration. Le procédé a été développé depuis pour devenir une épuration à part entière au moyen d'un dosage de floculants, de bassins de décantation et de filtres à sable. A Vedrin-St-Marc, la Savena élimine le fer présent dans l'eau sousforme de substances en suspension, au moyen d'une double filtration à l'aide de sable quartzeux, une matière que la CIBE utilise d'ailleurs aussi dans d'autres captages au lieu de sable de rivière dont l'emploi est plus généralisé.

En Belgique, l'adoucissement partiel et central n'a pratiquement pas été appliqué. Toutefois, le service des eaux de la ville de Tournai avait construit en 1955 déjà, une installation spéciale d'adoucissement aux résines échangeuses d'ions. Il y a vingt ans, la TMVW avait déjà construit dans son captage à Hautrage une installation spéciale d'adoucissement équipée d'échangeurs d'ions régénérés au moyen de saumure. L'adoucissement au moyen de lessive de soude se fait actuellement sur une échelle expérimentale à des installations de production de la PIDPA.

Les eaux de surface

Les eaux de surface contiennent généralement - du moins dans nos régions - plus de substances polluan- tes que les eaux souterraines, de sorte que les moyens mis en oeuvre pour les épurer sont plus considérables. Il existe trois types d'épuration: l'épuration physique, l'épuration biologique et l'épuration chimique.

L'épuration physique. Elle vise à éliminer les petites substances solides présentes dans l'eau. Les matières toujours en suspension après la première épuration au moyen de grilles et de tamis sont éliminées au cours d'un processus appelé floculation-décantation, suivi d'une filtration rapide.

Jadis cela s'opérait en une simple décantation, éven- tuellement après avoir ajouté à l'eau l'un ou l'autre flocu- lant, tel l'alun, déjà utilisé en Belgique en 1900. Depuis les années soixante, ce processus a été optimalisé, notamment par le recours à des bassins statiques de décantation, de forme conique, dont l'emploi était déjà fort répandu aux Etats-Unis avant la Deuxième Guerre mondiale. La floculation proprement dite a été améliorée par l'utilisation de floculants auxiliaires, comme la silice activée. A l'heure actuelle, on tend à utiliser des polyélectrolites synthétiques comme substances auxiliaires de filtration.

Pour le traitement de l'eau de Meuse à Tailfer, la CIBE a prévu un système de décantation, d'origine française, appelé puisateur; celui-ci doit son nom à un mouvement de pulsation du lit de flocons. En 1973, les AWW ont mis en service une unité d'épuration nouvelle où la décantation est inexistante : on parle de filtration directe. L'eau, à laquelle ont été ajoutés du sulfate d'aluminium et de la silice activée, arrive immédiatement après la floculation, sur les filtres dont le lit est constitué de deux couches actives, l'une de sable, l'autre d'hydroanthracite.

Plus récente est l'application d'une technique qui consiste à entreCiner les substances solides au moyen de petites bulles d'air finement réparties vers la surface de l'eau, où elles se mettent à flotter et peuvent être facile- ment enlevées. Une telle installation de flottation fut mi- se en service en avril 1990 aux AWW. L'ERPE en a aussi équipé la nouvelle installation de traitement de l'eau de la Gileppe.

L'épuration biologique. Elle est orientée vers l'oxydation de composants organiques et la réduction des quantités de bactéries par les voies biologique et biochimique, exactement comme dans l'épuration naturelle de l'eau dans les rivières. L'application la plus ancienne d'un tel procédé repose sur l'emploi de filtres lents à sable.

Les AWW en utilisent encore à ce jour dans leurs installations à Oelegem et Walem: les plus anciens datent de 1881, les plus récents de 1967. Le fonctionnement de ce type de filtre, dont l'usage remonte au début du siècle dernier, est basé sur la présence, à la surface du sable, d'une couche active riche en bactéries.

Une autre application peut être trouvée dans les lits d'oxydation biologique mis en service par la SNDE en 1973 pour l'épuration des eaux en provenance du bassin d'épargne du "Blankaart". Ce procédé est plutôt inhabituel dans la production d'eau potable : il n'est utilisé que lorsqu'il y a lieu d'épurer des eaux qui présentent une pollution organique. L'élimination de nitrates testée par la VMW, est une étape supplémentaire du traite- ment biologique.

L'amélioration de la qualité qui se manifeste lors du stockage prolongé des eaux dans des bassins peu profonds (storage, lagunage) est aussi de nature biologique. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les bassins d'épargne créés à cette fin sont parfois aussi appelés bassins de processus. Les "étangs" d'Hofstacle en sont un exemple moins connu. Ils ont été incorporés au début du siècle dans le cycle d'épuration des eaux de la Dyle pour l'alimentation en eau de la SNCB et de la ville de Malines.

L'épuration chimique. Elle comporte toutes les corrections de qualité au moyen de processus chimiques. Pour l'oxydation chimique de substances organiques, on utilise généralement de l'ozone. Lemploi d'ozone dans l'épuration des eaux remonte à la fin du siècle passé, c'est-à-dire à la période de l'efflorescence de la filtration au moyen de sable. En 1895, le Baron Tindall, de Leyde, avait constaté que l'élimination des matières organiques "suspectes" et des bactéries pathogènes pouvait être réalisée avec succès en mélangeant l'eau et l'ozone de manière intense, à condition que l'eau ne soit pas trop polluée. En Belgique, un premier essai avec un appareil de Tindall fut exécuté en 1897, mais sans  succès. En 1899 toutefois, des optimistes prévoyaient que le traitement à l'ozone ferait tout simplement table rase des filtrations au moyen de sable. Ironie du sort : en raison de son coût élevé, le procédé est tombé dans l'oubli jusqu'en 1966 où il fut "redécouvert" comme moyen de désinfection contre les virus. En effet, à cette époque, les AWW cherchèrent les moyens d'accroîÎtre la capacité de production, et optèrent pour la construction d'une station d'ozonisation au lieu de développer davantage les filtres lents à 'sable existants. Un peu plus tard, lorsque la notion de "micropolluant" de- vint plus familière, on constata, grâce aux progrès de l'analyse chimique, que l'ozone décompose aussi les substances redoutées. Les procédés d'épuration furent repensés à la lueur de ces connaissances et aujourd'hui latendance est de ne plus prévoir l'ozonisation comme phase finale, mais de l'avancer dans le processus de traitement.

En même temps, le traitement au charbon actif fit son apparition. Ce produit, obtenu par la carbonisation de matériaux organiques ou directement à partir du charbon, possède la propriété d'absorber les substances organiques hydrophobes. Cette version moderne de l'usage déjà très ancien du charbon animal s'est surtout répandue depuis les années trente. Au début des années septante, le charbon actif était surtout ajouté à l'eau sous forme de poudre. Il y absorbe les micropolluants qui peuvent être ensuite éliminés comme des substances en suspension. C'est ainsi que l'on procède à l'usine d'épuration de Tailfer de la CIBE. Le rendement de'l'élimination peut cependant être fortement amélioré en mettant, sous forme de granules, le charbon actif dans les filtres. Ce procédé existe aux bassins d'épargne du "Blankaart" et de "Kluizen" et, en 1981, les AWW l'ont à leur tour utilisé.

Le bioxyde de chlore possède lui aussi des propriétés d'oxydation et peut donc en quelque sorte être comparé à l'ozone. Ici aussi, il convient de préciser que bien que le procédé soit déjà très ancien (il avait déjà été mis en pratique à Ostende vers 1900) on s'y intéressa surtout au cours de la dernière décennie, pour remplacer le chlore. A "Kluizen" et au "Blankaart", il est utilisé comme moyen de désinfection et à Tailfer, la CIBE l'emploie comme oxydant. En général cependant, la désinfection de l'eau se fait encore au moyen d'hypochlorite de sodium ("javel") dans les grandes unités ou au moyen de gaz chlorique dans les unités plus petites. La chloration fut appliquée pour la première fois au monde en 1902 à Middelkerke, suivant un procédé basé sur l'hypochlorite de calcium, mis au point par le Dr Duyck, chimiste dans un service public. L'installation servit jusqu'en 1923, c'est-à-dire jusqu'à l'arrivée des eaux de Modave.

Le transport et la distribution d'eau

Pour transporter les eaux depuis les centres de production jusqu'aux zones de consommation, les distributeurs d'eau disposent de conduites d'adduction plus ou moins importantes. L'éloignement de ses captages oblige la CIBE à couvrir la plus grande distance; elle dispose d'un réseau de quelque 500 km de conduites d'adduction, qui acheminent chaque année plus de 100 millions de m³ d'eau des provinces de Liège, de Namur et de Hainaut vers Bruxelles. La plus ancienne, mise en service en 1899, est celle du "Bocq" entre Spontin et Bruxelles. La plus récente est la conduite qui relie Daussoulx à Boitsfort, posée en remplacement d'une partie des vieux aqueducs. La conduite d'adduction la plus longue de Belgique, établie vers 1920, atteint une longueur de près de 230 km et transporte l'eau du calcaire carbonifère de Modave à Ostende. Sa partie en aval de Bruxelles, appelée "conduite des Flandres", fut doublée en 1967.

Les conduites d'adduction les plus anciennes sont exécutées comme des aqueducs, sauf dans les vallées où les conduites à siphon se trouvent sous pression. Les conduites de refoulement furent d'abord exécutées en fonte, puis plus tard en acier. Le béton était déjà utilisé avant la Première Guerre mondiale pour l'établissement de conduites de grand diamètre, notamment sous la forme de sidéro-ciment, c'est-à-dire du béton avec une plaque d'acier médiane. De telles conduites sont aussi connues sous le nom de "tuyaux Bonna", d'après le nom de l'inventeur. Beaucoup de longues conduites d'adduction furent établies de la sorte, la "conduite des Flandres" entre autres. En 1961, le béton précontraint fit son apparition en Belgique.

L'établissement du réseau de distribution n'est pas l'aspect le plus spectaculaire pour le public; il constitue cependant la raison d'être des sociétés de distribution d'eau. Les réseaux les plus anciens sont formés de conduites de fonte, dont notre pays comptait d'importants fabricants. Vers 1920, l'Italien Mazza déposa un brevet sur la fabrication de tuyaux en amiante-ciment. Ce matériau était plus léger et plus facile à travailler que la fonte, par ailleurs devenue trop onéreuse après 1945.

Vers 1950, la TMVW utilisa pour la première fois des tuyaux en PVC pour l'établissement de nouveaux réseaux, exemple qui fut suivi par la PIDPA et la SNDE. D'autres sociétés ont attendu ou sont passées à l'usage de l'amiante-ciment, dont la proportion s'est maintenant stabilisée. Depuis la crise pétrolière de 1973, l'usage de tuyaux en PVC ne présente plus d'avantage financier et leur pose a cessé de croître. Par contre, l'utilisation de la fonte ductile devrait prendre une place importante, car ce matériau résiste particulièrement bien à de fortes sollicitations.

La politique de l'eau

Tant que la distribution d'eau dans notre pays ne connaissait qu'un développement limité, le captage lui-même ne présentait plus, une fois l'endroit choisi, que des difficultés mineures. Au fur et à mesure de l'extension des capacités de production et de l'accroissement du nombre de prélèvements dans une seule et même nappe ou rivière, les pouvoirs en place ont pris conscience que les problèmes relatifs à la gestion des réserves d'eau dépassaient les limites de la société de distribution d'eau et ne pouvaient être abordés que sur le plan régional ou national. Dans cette optique fut créé, en 1965, le "Commissariat Royal au Problème de l'Eau" dont la tâche consistait à prévoir les besoins futurs en eau et à proposer des solutions pour y répondre. La plupart de ses propositions, parmi lesquelles figurait notamment l'érection de barrages en vue de soutenir le débit de la Meuse en période d'étiage, ne furent pas réalisées. Ce Commissariat fut supprimé et remplacé par une Commission interministérielle qui, depuis lors, a cessé ses activités. Ainsi fut manquée, comme il y a cent ans, une nouvelle occasion d'élaborer une politique nationale de l'eau cohérente et un planning pour la réaliser.

Les lois spéciales de réformes institutionnelles des 8 août 1980 et 8 août 1988 signifient le début d'une ère nouvelle dans le développement de la distribution d'eau. En effet, la compétence finale dans la politique de l'eau a été attribuée aux Régions. Il en résulte une approche méthodique plus élaborée et un rôle coordinateur accentué de la part des autorités. Principalement dans la Région wallonne, où subsistent encore nombre de services de distribution d'eau différents, des initiatives ont été prises pour grouper les moyens de production et rationaliser l'exploitation des réseaux de conduites. Ainsi furent créées l'ERPE et la SWDE. Dans la Région bruxelloise, les 19 communes de l'agglomération ont constitué début 1990 une intercommunale de distribution d'eau, IBDE, qui a repris l'exploitation de leur réseau de conduites. En Flandre, nous noterons une participation accrue du secteur privé.

Progressivement, le besoin se fit sentir, de créer des structures pour favoriser les échanges d'informations techniques et pour coordonner les actions vers le public et vers les autorités. C'est dans ce contexte que se situe la création des associations de services d'eau, telles que l'Association Internationale des Distributions d'eau, AI DE (1947), l'Association Nationale des Services d'eau, ANSEAU (1948), l'association des distributions d'eau des Etats membres des Communautés européennes, EUREAU (1974), et l'association des services d'eau de la Région wallonne, AQUAWAL.

Conclusions

A quelques exceptions près, la plupart des sociétés de distribution d'eau de notre pays ont été créées depuis 1913, donc quelques années après la publication de la loi de 1907 qui stimulait l'association de communes et prévoyait des moyens financiers pour créer des services de distribution d'eau. Cette loi concernait en premier lieu la distribution des eaux et non leur captage. Toutefois la majorité des sociétés de distribution d'eau ont précisément été constituées au départ d'initiatives qui visaient tout d'abord l'exploitation des ressources aquifères; plus tard seulement elles envisagèrent la structure concrète de réseaux de conduites destinées à transporter cette eau jusque chez le consommateur.

Le bilan de plus d'un siècle de distribution d'eau publique en Belgique ne peut être que favorable: les réseaux de conduites ont à ce jour une étendue telle que pratiquement tous les habitants peuvent disposer d'eau potable hygiéniquement fiable. Par la même occasion, la production d'eau a, pour ainsi dire, centuplé, pour s'élever d'environ 7,5 millions de M³ en 1890 à plus de 700 millions en 1990.

Au cours de la dernière décennie, tout a été mis en oeuvre pour perfectionner l'analyse de la qualité et l'épuration des eaux, de sorte que le produit final, l'eau potable, peut aujourd'hui être considéré comme "raffiné", au vrai sens du terme. Vu l'intérêt grandissant de notre société pour la qualité de la vie, on peut prévoir que l'importance des aspects qualitatifs de l'eau potable ne cessera de croître.

La réforme de l'état semble être le début d'une phase nouvelle dans l'histoire de la distribution d'eau en Belgique. Pour la première fois, les autorités ont abordé la question d'une manière méthodique, en vue d'une rationalisation de la production et de la distribution d'eau qui ne relèvent pas nécessairement de la compétence des mêmes institutions. Cette évolution offre des perspectives pour une nouvelle union des forces et une nou velle intégration des efforts des différentes sociétés de distribution d'eau pour réaliser leur objectif : fournir à chaque habitant une quantité suffisante d'eau potable répondant à tous les critères de qualité.